Vendredi, 05 Août 2011 14:08
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Les clubs riches ont des gaz de schisme




Mardi dernier, Karl-Heinz Rummenigge, président du Bayern de Munich mais aussi de l'Association européenne des clubs (ECA) a sonné la charge contre la FIFA dans les pages du Guardian.



"Je n'accepte plus que nous soyons gouvernés par des personnes qui ne sont ni sérieuses ni propres. C'est le moment d'intervenir, car savoir que quelque chose va mal implique une obligation de changement", le dirigeant faisant là référence aux récents scandales ayant entre autres conduit au bannissement de Mohamed Bin Hamman, mais aussi aux soupçons ayant entaché le processus de désignation du Qatar comme organisateur de la Coupe du monde 2022.


Voici un dommage collatéral de la crise politique au sein de la confédération mondiale, rongée par les affaires de corruption, les guerres intestines et le système Blatter, dont la gouvernance est critiquée de toutes parts. Ce dernier a tout de même obtenu un troisième mandat de quatre ans, en juin dernier, mais son institution, triomphante sur le plan économique, est rarement apparue aussi fragilisée politiquement. Le contexte était donc favorable pour une offensive intéressée.



MANQUE DE "RESPECT"



Au-delà de la corruption, qui fait office de prétexte et de caution morale, les sujets abordés pêle-mêle par Rummenigge sont significatifs. Par sa voix, les clubs remettent sur le tapis la question de la mise à disposition par les clubs de leurs internationaux, provisoirement mise de côté avec l'obtention d'un système d'indemnisation. Ce dernier a été mis en œuvre par la FIFA pour la première fois à l'occasion du Mondial 2010 (lire "La Coupe du monde, jackpot pour les gros clubs"), mais l'UEFA ne l'a pas encore imitée. Rummenigge a ainsi souligné le triplement entre 1980 et 2016 du nombre de participants au championnat d'Europe. "Les clubs payent les joueurs mais n'ont aucun droit de regard sur les décisions. Nous ne sommes pas traités avec respect."



Car dans le même mouvement s'exprime une revendication très classique, entendue et exaucée en France dans le cadre de la réforme de la FFF : l'augmentation du poids des clubs (professionnels) au sein de l'institution, ici au détriment des fédérations nationales, pour qui le système serait fait sur-mesure selon Rummenigge. "Avoir un seul représentant des clubs au Comité exécutif de la FIFA n'est pas suffisant. Toutes les parties prenantes – clubs, fédérations, joueurs, arbitres et football féminin – doivent prendre leur part dans les processus de décision". Cet parure de démocratie participative (le Bavarois prétend aussi que toutes les formations, et pas seulement les "top clubs", sont exaspérées) masque mal le double enjeu d'un éventuel rééquilibrage : il s'agit d'élargir le pouvoir à la fois politique et économique des clubs les plus puissants.


MENACES DE SÉCESSION


Exprimant ses doutes quant à la capacité de l'institution à se réformer, Karl-Heinz Rummenigge esquisse un scénario plus extrême si les griefs des clubs quant au calendrier ne sont pas écoutées: "Je leur donne une chance, mais je suis prêt à une révolution si c'est la seule solution". Comprenez, une sécession des clubs envers leurs confédérations (UEFA et FIFA). Ce n'est pas la première fois que le serpent de mer d'une sécession des "grands" clubs européens refait surface (lire "Le retour de la Super League"), depuis une première tentative de création d'une ligue européenne privée en 1999. L'initiative préfigurait le G14, ce lobby des clubs riches qui a sévi au cours des années 2000, jusqu'à l'accession de Michel Platini à la présidence de l'UEFA: ce dernier avait alors rétabli la paix civile en réintégrant notre élite dissidente, qui a dissous son groupement d'intérêts moyennant notamment une réforme limitée des compétitions européennes (lire "Platini, unanimité particulière").



La menace n'est donc pas éteinte, comme en atteste l'évocation, par le président du Bayern, d'une "révolution" – terminologie amusante quand elle émane de l'aristocratie européenne du foot. Comme l'explique un article ultérieur du Guardian, cette résurgence tient au fait que les clubs et l'UEFA sont liés jusqu'en 2014 par un protocole d'accord. Au-delà, les premiers pourront théoriquement reprendre leur liberté: "Nous ne serons plus tenus de respecter les statuts et les règlements de l'UEFA et de la FIFA, ni obligés de participer à leurs compétitions", a confié un membre de l'ECA au quotidien britannique. S'ils allaient au bout de leur fronde, les clubs pourraient donc quitter la Ligue des champions pour, en particulier, créer leur propre compétition.


GOÛTS DE LUCRE


L'enjeu est clair, et il est financier: bien qu'elle génère des sommes considérables, qui ont augmenté de façon exponentielle ces dernières années et qui ont été réparties de manière de plus en plus inégalitaire au profit de ses participants les plus riches (lire "Les vrais vainqueurs de la Ligue des champions"), la C1 n'est pas encore assez lucrative pour notre élite insurgée. "Il existe un énorme potentiel [économique] inexploité dans le football actuel", a commenté un autre dirigeant interrogé par le Guardian. Lequel souligne que si l'ECA représente 197 clubs, elle privilégie les intérêts d'une petite dizaine d'entre eux (Chelsea, Arsenal, Liverpool, Manchester United, Inter, AC Milan, Real, Barcelone et Bayern).


Même si le scénario s'est réellement déroulé il y vingt ans au sein du football anglais, avec la création de la Premier League par des clubs qui avaient quitté le giron de la FA, il reste peu probable à l'échelle européenne. Le continent est culturellement peu favorable aux ligues fermées à l'américaine, et le contexte politique ne s'y prête pas non plus: les pouvoirs publics manifestent plus nettement, aujourd'hui, leurs préoccupations envers les dérives libérales en préconisant de nouvelles formes de régulation (comme le "fair-play financier" de l'UEFA). La stratégie de l'élite vise a minima une influence plus grande au sein des instances sportives en même temps que qu'une distribution encore plus avantageuse – pour eux – des ressources.



On connaît les données du problème : il faut des institutions fortes pour limiter l'inextinguible soif de puissance de la nouvelle oligarchie européenne. En sombrant dans les avanies, la FIFA prend le chemin inverse et fragilise l'ensemble du football. Il faudrait aussi défendre l'idée que le football n'est pas une industrie comme les autres et n'a pas vocation à servir de corne d'abondance au profit d'une élite autoproclamée – au détriment d'une gestion démocratique et de l'équité sportive elle-même.

Source : Le Monde.fr

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